présents autour de nous, au - dessus de nous, à 30 - 40 mètres sur la cime des arbres, invisibles. Un craquement sinistre, au loin un arbre tombe en entraînant d’autres dans sa chute.
Instinctivement nous pressons le pas malgré la difficulté du terrain.
Midi, une halte, une soif inextinguible a eu raison de nos gourdes, Mireille et Bernard sont de corvée d’eau, J.R. et moi recherchons la tête d’un pécari tué, il y a quelques mois, disparue, les fourmis et autres nettoyeurs ont fait leur oeuvre.
Nous repartons, les bretelles du sac à dos nous scient les épaules. Il nous faut arriver avant la nuit au carbet   Saïmiri.
La fatigue tétanise nos muscles et notre attention est moins soutenue, les pieds butent sur les racines, accrochent les lianes, les réflexes s’émoussent, l’allure devient saccadée et mécanique et pourtant Bernard taille, coupe, manie avec dextérité sa machette tranchante comme un rasoir, un faux mouvement, une mauvaise appréciation de la trajectoire et c’est la blessure grave, quand je dis qu’il est généreux dans l’effort.

progression_dans_la_for_t               

Tout au long de la progression en forêt, il faut jalonner le layon avec des repères imputrescibles, tels que témoins en matière plastique de différentes couleurs, noués sur les troncs à hauteur d’homme, tous les 50 mètres, et également de le peinture à bombe fluo.

Il fait presque nuit, on installe la bâche, les hamacs, une poutre porteuse ne sera pas assez solide pour soutenir quatre hamacs. Avec J.R., nous coupons un arbre, je suis sensé l’éclairer, mais mon attention est sollicitée par autre chose de plus important, j’ai les deux pieds dans un nid de fourmis géantes, elles sont des milliers sur mes jambes, sur mon pantalon, j’en ai partout, je saute, je m’ébroue et pour en finir je quitte le pantalon, J.R. rit à gorge déployée, il m’apprendra un peu plus tard que cette espèce n’est pas méchante.
Nous nous lavons dans la crique (ruisseau qui serpente dans la forêt) ,  l’eau y est claire et potable, pas besoin de cachet d'hydroclorazone, nous vivons à l’indienne.
Un feu de bois, il faut savoir allumer le feu avec du bois mouillé,   une pintade coupée en quatre cuit sur la braise, nous dînons à la nuit noire. Des bruits divers, étranges, le cri lancinant d’une grenouille nous vrille les tympans, elle ne s’arrêtera qu’au petit matin.
Je m’endors, tu es dans mes bras.

Samedi 17  . 09 . 1994

On lève le camp, tout doit réintégrer le sac à dos : la bâche, le couchage, les  vêtements trempés qui dégagent une odeur nauséabonde, les gamelles. Le sac se fait plus lourd, les jambes également.
Aujourd’hui nous ouvrons un layon, ( chemin) ,  machette, topofil, (  le fil d’Ariane ), carte, boussole, marqueur, balises colorées, la progression est encore plus lente, il faut débroussailler et ne pas se perdre. Nous sommes agressés par une légion de taons qui s’acharnent plus particulièrement sur Bernard, je lui conseille de se laver le matin. Aucun animal ne se manifeste, ont - ils devinés que je suis armé?  Une belle grenouille, jaune, noire, verte, une Dandrobate, elle est mortelle. Tout ce qui  revêt une belle couleur vive est réputé dangereux.
Halte à midi, sac à terre, on a l’impression de grandir de vingt centimètres; faim : non, soif : oui, surtout depuis que J.R. m’a a fait goûter à l’écorce de quinquina, c’est amer comme du fiel. Repas frugal, il nous faut déjà repartir.
Vers seize heures, nous arrivons en vue d’une crique, pas de carbet, il faut donc l’édifier. Ici la machette est un instrument universel, on creuse, on coupe, le carbet est solide, les poutres porteuses sont en bois très dur que la lame de la machette a du mal à entailler.
Le carbet s’appellera : BALIGO  : pourquoi ?
Parce que :  BALIsson  - biGOt.
Au menu: crevettes de la crique : délicieuses. Avant d’aller me coucher je vais remplir ma gourde, j’entends un énorme “plouf” à côté de moi, bien évidemment, un des trois ou les trois hurluberlus me font une farce en lançant un pavé dans l’eau, ils se tordent de rire en pensant à un bain forcé, que nenni; alors quoi, qui, on commente, on suppute, il n’y a que trois possibilités:
- Soit un caïman, soit un aïmara, soit un anaconda.
Peur rétrospective, l’ai-je échappé belle ou l’ai-je inspiré ?   
Un orage éclate bref mais intense, bonne nuit mon amour.

Dimanche 18.09 .1994

Aujourd’hui, jour du seigneur, à partir de maintenant il faut faire très attention où nous posons les pieds, nous sommes sur le territoire du serpent le plus dangereux, le seigneur des lieux, (  Bouchmaster ou Grage à grands carreaux) dont le seul prédateur est la harpie (oiseau rapace). Quatre heures après sa morsure, c’est la mort assurée si vous n’êtes pas hospitalisés, de l’endroit où nous sommes, il faut six heures pour nous évacuer.
Midi, la pirogue est au rendez-vous sur le Maroni, nous apprécions une bière bien fraîche en territoire étranger, le Surinam. Retour à Saut Sonnelle, panne de moteur au beau milieu du fleuve, J.R. répare. Qu’il est doux de retrouver la “civilisation” , un bon bain dans l’Inini, du linge propre et sec et la cuisine de Bruno.

   

« Saut-Sonnelle » :Pour la douche : vous avez le carbet. Dans l’Inini on prend son bain, on lave la vaisselle et le linge, on fait ses gros et petits besoins.

bain_Bernard

Prenons cet exemple : Photo N° 1  Tout ce que Bernard va évacuer, par inadvertance, bien sûr, sera englouti, derechef, par les Pirayes que Bernard va s’empresser de pêcher pour les manger. C’est ce qu’on appelle la chaîne alimentaire. Bon appétit…

bain_JCB

Photo N° 2 : c’est la même chose, mais dans une position différente, il faut respecter les usages, les traditions et les habitudes de chacun.

Au revoir ma chérie, tu ne m’en voudras pas, je sombre immédiatement dans les bras de Morphée.






Heureux_qui_comme


Heureux qui comme Ulysse a fait une randonnée
Plus mon Huisne sarthoise, que le grand fleuve Lawa
Plus mon île d’Yeu, que les monts Atachi Bacca
Et plus que la Guyane, ma femme adorée

La fortune vient en dormant. Un paradoxe dans ce pays où celle-ci est synonyme de sueur et de sang. Mais on peut rêver, n’est-ce-pas, Bernard.


Lundi 19. 09. 1994

Après un sommeil réparateur, bon pied (un seul) bon oeil une journée de repos n’est pas de trop, je panse mes blessures (ampoules). Il nous faut laver notre linge, préparer le sac et toute l’intendance pour demain, nous partons cinq jours sur le fleuve Inini. J. R. nous propose d’aller à Maripasoula, je l’accompagne, j’ai envie de te parler, de t’entendre, la communication est mauvaise, ta voix est à peine audible, 8000 kilomètres nous séparent, mais un court instant tu es avec moi.
Jacques  est parti avec pour compagne sa mygale qu’il a planquée dan   s son étui à lunettes, c’est formellement interdit et il est passible d’une peine de prison. Une mission lui est confiée, vous donner de nos nouvelles.
Ce soir nous sommes une quinzaine à table, trois couples dont un de chercheurs d’or à la mine Dorlin exploitée par des Canadiens, lui est Français, elle Brésilienne, et puis comme dans  un roman, la mante religieuse, la croqueuse d’hommes, l’égérie, quarante ans, belle femme, brune nymphomane, désaxée. Avec celui sur lequel elle a jeté son dévolu, un garçon de 25 - 30 ans, paumé, qui a quitté son boulot pour la suivre ils participent aux tâchent ménagères, elle, fait office de guide, anime les soirées en racontant avec force détails sa vie de femme riche, aimée, comblée et qui a tout quitté pour venir vivre à   Yaou à quelques encablures de Saut Sonnelle. Ils sont seuls tous les deux, pour combien de temps?

Mardi 20.09 . 1994

Nous appareillons, les canoës sont chargés à bloc, nous formons deux équipages :
Mireille et Bernard,

Bernard_et_Mireille_en_cano_




Mireille à la barre, Bernard le « takariste », la manœuvre semble difficile, pour ne pas dire périlleuse. Mireille a choisi le meilleur compagnon pour naviguer en eau trouble.

J . R. et moi.
Pourquoi Mireille et Bernard ? Serait - ce que son front largement dégarni et ses tempes grisonnantes  opèrent un charme particulier et irrésistible auprès du sexe féminin ou J. R. a - t - il jugé qu’il n’y avait aucun danger à les laisser cohabiter. Ne le saura - t - on jamais ?
Mireille et J. R.  sont à la barre, Bernard et moi  assumons la périlleuse tâche de takariste, mission très délicate qui consiste à signaler les obstacles  par gestes codés et sonder à l’aide d’un takari, (perche).
Prévisions: une journée de navigation difficile, nombreux écueils, troncs d’arbres, branches.
Alerte: un Maïpouri (tapir)    en vue, 250 à 300 kilos, quelques photos, J. R . tire, blessé l’animal plonge et réapparaît sur la rive opposée, autre coup de feu, une chiquenaude pour notre tapir, J . R . n’a pas choisi les bonnes cartouches, le tapir s’enfonce dans la jungle, il survivra, son cuir est très épais.
Midi, repas sur un banc de sable. Prochaine étape, saut “ S” où nous passons la nuit. Ce saut est difficile, il faudra débarquer tout le matériel, sortir les moteurs et porter les canoës.

Mercredi 21 09 1994
Départ pour saut “Batardeau “, le fleuve se rétrécit, nous apercevons des urubus, harpies, des oiseaux divers et colorés et sommes toujours accompagnés par le sempiternel oiseau sentinelle, invisible mais omniprésent.
Saut “Batardeau “ il nous faut construire un carbet, nous sommes devenus des spécialistes, l’accès est difficile, le saut est proche, la chute est bruyante et risque de perturber les enregistrements sonores de Bernard. Un comble, c’est l’absence de singes hurleurs qui est la cause de ses insomnies.
Bernard récidive, ce grand pêcheur devant l’éternel prend un Aïmara, grâce à lui nous mangerons autre chose que des conserves.

un_a_mara


Belle prise : « un Aïmara », poisson carnivore à la mâchoire redoutable



Journée chasse à l’Iguane, rien, ni animal ni oeufs, journée pêche, ça mord sans arrêt, je suis maudit mon appât  ne tient pas. Nous nous engageons dans une crique où le caïman abonde, on nous a déjà précédé, l’eau a beaucoup baissé et la navigation est dangereuse. Retour à saut “Batardeau” , J. R.  et Mireille tuent deux caïmans, le repas est assuré.


Chasse à l’Iguane et à défaut à leurs œufs. J R le prédateur à l’œuvre. Ici à Saut Equerre, le grand Inini n’est pas pollué par l’exploitation de la mine  d’or de Dorlin. L’eau est claire, comment pourrait-il en être autrement ? Nous sommes au confluent de la crique « Eau Claire » à Langa-Soula.

Trois espèces sont représentées en Guyane :
- Caïman chien dit caïman rouge
- Caïman à lunettes dit caïman blanc
- Caïman noir